Entropies
Comme le soir ensanglanté,
Comme une aurore au dessus des cendres,
Naquit ce jour maudit,
Ce jour désespéré.
Ce ne fut pas l’incendie dévorant la maison
Avant de s’enfuir vers le rivage,
Ce ne fut pas la mère regardant mourir l’enfant,
Ni la guerre hideuse
Soufflant son haleine pestilentielle,
Ce fut la fin d’un homme abandonné par sa voix,
Fatigué de marcher sur son dur chemin,
Las de la froide solitude de ses nuits,
Ce fut un naufrage sans étoiles et sans rêves,
Celui d’un homme
Qui ignorait l’espoir et n’aimait pas sa vie…
***
Enfant fou,
Le miroir caresse tes yeux,
Ton corps s’est émietté.
Pleure dans le silence
Ta parole solaire.
***
Le soleil qui se lève,
L’oiseau qui chante
Ne me sauveront pas.
La feuille qui frémit,
La rivière qui murmure,
Ne me sauveront pas.
Le vent dans les taillis,
La pierre obstinée,
Ne me sauveront pas.
L’animal pris au piège,
Et les hommes qu’on abandonne,
Ne me sauveront pas.
Ceux qui ont asservi l’enfant,
Ceux qui ont tué les sages
Ne me sauveront pas.
Ceux qui ont dérobé le chant
Et emprisonné la parole,
Ne me sauveront pas.
Dans les steppes du désespoir,
Et l’immensité des ténèbres,
En quel Temps serai-je sauvé ?
***
Aile fracassée,
Alourdie d’une gerbe de plomb,
Aile morte
Que supporte encore
La nervure du vent,
Glissant lentement
En chute spirale,
Tournoyant
Comme une feuille
Dans ta sanglante saison
D’automne…
***
De la blessure de l’absence
Jaillit le Temps,
Sang noir, sang consacré,
Flot sombre du destin,
Source
Des saisons mortes,
Des vies profanées,
Des amours inachevées.
***
La nuit où je t’ai rencontrée
Jamais le vent ne fut plus froid,
Le ciel plus noir,
Que la nuit où je t’ai rencontrée,
Au seuil de ta maison déserte.
En ton cœur palpitait la blessure
Des printemps à jamais enfuis,
La trace des étés
Où le soleil ruisselait sur les corps,
Le souvenir de l’enfant endormi dans les bras de la Terre…
Une neige laineuse aveuglait ton visage,
La lune coulait dans ton regard
Sa pâleur glacée effleurée de corbeaux et de brume,
Le temps avait effacé tes espoirs et tes rêves.
A l’orée de mes lèvres ton souffle froissait l’ombre,
Et mon âme pleurait.
***
Jamais plus tu ne retrouveras le silence
Parmi les herbes et les bleuets,
Jamais plus tu ne redécouvriras le soleil
Recueilli sur les rives du fleuve,
Car ton âme a franchi le seuil du crépuscule,
Désormais,
Ton souffle n’appartiendra plus qu’au vent,
Ton corps à la pierre,
Ta parole à l’absence.
***
Vertige d’ailes blessées,
Vol affolé des libertés encloses
Dans le jardin des douleurs,
Lorsque l’aube meurtrie
Se pose sur les arbres mutilés.
***
Arrête-toi,
Cesse de blesser la Terre,
N’y creuse plus ton lit,
Elle a tout enfanté,
Les pierres,
Les fleuves et les ruisseaux,
Les chênes et les roseaux,
Les hommes et les vermisseaux.
Ta vaine aventure
Epuisée,
Elle te reprendra
Ainsi qu’elle fit du passereau.
***
Le corps est un navire qui fait eau
Lentement,
Le cœur est une horloge qui bat la mort
Obstinément,
Les monts orgueilleux s’effacent
Inlassablement.
***
Chair trouée d’yeux,
Absurdement agitée,
Verrouillée par l’ombre et l’attente,
Où deux araignées embusquées,
Patientes ouvrières du regard,
Tissent
Sans fin
Leurs pièges toujours redéployés
Avec la bave impalpable de la lumière.
Meurtrissure des paroles,
Longue érosion des mots enterrant à jamais
Les fossiles des enfances mortes
Dans les ravins des mémoires oubliées.
Concrétions du désir incrustées profond
Dans le silence des corps immobiles,
Ventres torturés d’angoisse,
Noirs continents de la misère et de la solitude,
Encore habités des fantômes de la naissance.
Veines parcourues par la sève du Temps,
Cœurs abandonnés battus du rouge ressac,
Monde installé dans un éternel hiver,
Corps d’errance, de vide et d’absence
Tissé sur le canevas du néant,
Dedans et dehors oubliés dans la même béance.
Où exister ?
***
Seul
Seul avec mes cellules,
Seul avec mes noyaux,
Seul avec mes acides
Amphétaminés,
Seul avec mes électrons,
Seul avec mes protons,
Seul,
Avec mon litron…
***
Finie la traversée du désert,
Terminé le voyage,
Le feu s’éteint en silence.
Dans la nuit sans visage
Mon âme
S’en va retourner à la source du Temps.
Où que j’aille,
La nuit me précède
Partout où je m’avance,
Le vent m’accompagne
En chaque lieu où je rôde,
Le désert me suit.
***
Un pont rêvant sur la rivière,
Lissé par l’eau au fil du temps,
Un pont oublié…
Un bateau effleurant la mer,
Voile bercée au gré du vent,
Un bateau sombrant…
Une herbe caressant la lumière
Sous le soleil incandescent,
Une herbe foulée…
Un arbre abattu sur la terre
Avant le retour du printemps,
Un arbre mourant…
***
Tandis qu’il gravit la colline
Echevelée de vent,
Le ciel comme un disque de plomb
S’alourdit sur sa face
Et pèse sur son front.
Il chante pour celui
Qui pensa allumer sa joie
Mais dévora sa vie.
Il fait passer entre ses doigts
Les dix mille soleils qui ont éteint sa nuit.
Tandis qu’il gravit la colline
Echevelée de vent,
Le ciel déchire sa face,
Laboure sa poitrine,
Et les inonde de sang.
***
Plus bas,
Tellement plus bas que le souffle,
Plus loin que le bruissement des artères
Et que le ressac obstiné du sang,
Dans l’entrelacement des entrailles,
Là où il n’y a plus de regard,
Plus d’écoute,
Dans ces chairs rouges et obscures,
Et si vides…
***
Car le Temps est un fleuve
Qui dévore sa rive,
Et glisse entre les flancs
De l’espace éventré,
Mêlé à mon sang,
Moi qui descend avec lui,
Délirant,
Moi qui ne vaut
Que mon pesant de mort,
Organes en lambeaux,
Regards pourris,
Charnier béant,
Dérivant sur ces eaux carnassières
Qui me tueront demain.
***
Goutte d’huile
Etalée sur l’eau,
Membrane traversée et retraversée
Par les flux dissociés du Temps,
Je ne suis plus qu’une pulsation
Sur cette mince frontière
Entre l’Infini et le Dedans.
***
Abandonne aux reflets de l’eau
Ceux de tes yeux,
Laisse le vent s’emparer de ton nom
Et de ta voix,
Attends qu’au sommet de la montagne
Le ciel te déracine.
***
J’ai humé le parfum de l’animalité,
J’ai inhumé en moi
Ma noire humanité,
J’ai enlevé ma peau
Et je l’ai accrochée
A un porte-lambeaux,
J’ai désossé mes tibias
Et plein de colère
J’ai frappé avec
La face stupide de la lune.
***
Rouge ouverte au soleil
Mais si noire dedans
Quand on descend
Plus bas que le souffle,
Que les ahanements du cœur,
Les giclées de sang,
Le silence cloisonné des organes,
Les lianes gluantes de viscères,
La broussaille épineuse des nerfs,
Vers ce point
Où il n’y a plus de regard,
Ce lieu
Privé de parole,
Vierge de désir,
Jamais labouré,
Vertigineux de béance,
Vide lové dans la chair néant,
Noir Dedans…
***
Par mes yeux amarrés à la lumière,
Par mes regards mûrissant les soleils,
Par ma bouche envasée,
Par mes dents au bord des grimaces,
Par mon visage troué de vent,
Par mon cerveau spongieux
Où rampent des images,
Par mes paupières posées sur le sommeil,
Par mes oreilles écorchées de sons,
Par ma main aux gestes inutiles,
Par mes poumons à bout de souffle,
Par mon cœur humilié
Et bêtement ficelé d’artères,
Par mon ventre grouillant d’organes,
Par mon sexe larmoyant,
Par mon anus voyeur,
Je ne suis qu’une noire verrue crevant la peau du vide,
Qu’un corps disjoint,
Qu’un sachet soluble
Dans le Temps.
***
Sur le rebord de la fenêtre
Que l’homme a enjambée
Pour sortir
De sa vie
Ne cherchez pas de signes
Autres que des traces de poussière
Des éraflures,
Sur le rebord de la fenêtre
Que l’homme a enjambée
En sortant
De sa vie
Ne cherchez rien
Qui ne vous crèverait les yeux.
***
Cœur transpercé, cœur déchiré
Quelle importance, quelle différence
Pour celui qui n’est jamais né,
Sanglots sous l’œil de la providence,
Dans la nuit glaciale sans étoiles
Et sans espérance,
Du nid l’oiseau est tombé.
***
Tu portes encore en toi
Le chant des oiseaux,
L’explosion des arbres en fleur,
Les battements de la pluie,
La musique du vent,
Les temps de plénitude,
Ils te parlent encore à travers ta ruine,
Homme d’aucune foi et d’aucune parole,
Bête
De peu de proie,
Etranger à toi-même,
Organes en dérive.
***
Toi qui ne verras plus le vent
Enchaîner la montagne et culbuter la plaine,
Toi que les doigts de la nuit retiennent
Sur des rivages de sang,
Toi qu’insulta la lune pleine
Et que faucha un rêve géant ;
Toi qui ne survivras jamais
A une autre naissance
Et dont la momie sous verre
Glisse sa fossile apparence
Entre les brèches du silence
Et les huées de la lumière ;
Toi qui ne connais plus de chants
Et ne comprends plus la danse,
Toi qui te vides dans la parole
Et ne prendras jamais le temps
D’arracher une plainte à la terre
Toi que le Temps possédera,
Tes yeux ont l’éclat du désert,
L’espace nu te reprendra…
***
Corps limace
Où s’engluent les regards,
Corps farce
Eclaboussé de sourires trompeurs,
Visage débile,
Pauvre chose
Embarquée
Dans la dérive imbécile.
***
Sur la mer des sarcasmes,
A travers les embruns persifleurs,
J’ai lancé une caravelle de rires.
J’ai cloué ma main et amarré mes regards
Sur l’axe des pôles.
J’ai précipité le troupeau des mirages
Sur les falaises naufrageuses.
Sur la mer du marasme et l’océan du rien
J’ai épuisé des angoisses et ensablé des épouvantes.
Et voici venir
Vers le bateau agonisant
Un ouragan de larmes.
***
Dansent à hauteur de ton visage
Poissons enchaînés deux par deux
Poissons effarouchés qui nagent
Dans l’océan d’un regard bleu
Sous la houle
De la lumière.
Pris dans le filet de tes nerfs,
Ferrés dans les fonds de la nuit,
Poissons aveugles qui se noient
Dans les eaux de ton ennui
Loin des rivages
De ta chair.
***
Corps cercueil
Tu sais pourtant donner un visage à ta ruine,
Et comment dérober son image à la nuit,
Tu sais accumuler dans ta tête fossile
L’entassement de tes débris.
Tu livres à ta déchirure
Le tohu-bohu de ton rire
Et la dérision de ton cri.
Aux autres tu jettes en pâture
Le défi de tes apparences,
Lorsque ton être se délie.
Mais tu ne peux abattre en toi
Les murailles de ta prison,
Désirs, chair et déraison,
Noir labyrinthe de cloisons
Et de fêlures.
Tu peux scruter devant un miroir
Les traces de tes blessures,
Mais tu ignoreras le nom
De la destruction qui t’habite.
***
Le chat mort
Sur un lit de mégots
Et de papiers gras
Il avait raidi sa patte
Contre une porte cochère
Ce chat, ce tout petit chat,
Ebouriffé
De faim et de froid,
Miaulement gelé
Au fond du gouffre de la nuit
En moi…
***
Je demeure en un lieu
Obscur et glacé,
Qu’aucun amour n’éclaire
Sous le soleil noir
Où je suis né.
***
Mille lignes de force et cent mille grimaces
Ont sculpté
Et tordu son visage,
Le ressac de la lumière
A battu l’éclat de ses yeux,
Par mille chemins de traverse s’est enfui son regard,
Et le feu des crevasses a fragmenté sa peau,
L’acidité des mots a rongé sa parole,
Sa bouche a dévoré toute faim,
Mille lignes de pente ont incliné ses mains
Vers la terre lasse,
Toutes les écumes de la désespérance
Ont entaillé sa face,
Il s’en ira demain…
***
Tiède nombril,
Frêle fossile
De ta naissance.
Tu ne savais pas en cette autre chair
Que tu creusais déjà ta mort
Dans cette étrangère.
Giflé par la lumière,
On t’a accroché au souffle
Sans t’en enseigner l’usage.
Tu rôdes sur la terre,
Exilé en dehors,
Dévoré en dedans.
Tiède nombril,
Frêle fossile,
Vestige d’une absence.
***
Le soir venu,
Le feu caressait ton visage,
Palpait tes cils,
Mettait des étoiles dans tes yeux.
Le cuivre rutilait dans l’ombre,
Le chêne pleurait dehors,
Le vent se déchirait aux angles du granit,
L’ardoise gémissait,
La vieille maison
S’inclinait vers un noir naufrage…
***
Pointe d’un cri dardé
Le ciel en sommeil
Creuse
Un espace au-delà
Plein de noirceur
Où les étoiles mûrissent
Leur lumière fossile
Pour des yeux égarés.
Dans les sables d’un visage
Une larme se noie,
Un sourire
S’enlise.
***
Rouge urgence, résurgence
Du sang,
Dans ce cycle prison qui t’a enfermé
Du séisme de ta naissance
Au dépècement de ta mort.
Noir nadir,
Visage abandonné par tes regards,
Désir brisé,
Rêve contournant la montagne,
Chair effondrée,
Mort quotidienne dans des ravins,
Fleuve des saisons
Où s’est noyée ta vie.
***
Noire sépulture d’eau
Lieu lissé de silence
Tissé de sable et d’eau
De rocs pantelants
Obscure transparence
Désertée par la lumière.
L’aurore s’y enlise
En gris regards de sel,
La Nuit s’y blottit
Entre les bras des algues bleues
Dans l’immobilité
Des bas-fonds ténébreux
Où je me noie.
***
A mon chat
Frère très sage,
Vierge de mensonge,
Sans lendemains qui caressent ou qui tuent,
Malgré ta robe funèbre,
Fais moi la grâce
De m’oublier
Et de ne pas porter mon deuil.
***
Si dense fut la pierre,
Si fragile l’oiseau,
Maintenant que l’argile du fleuve
Couvre tes yeux,
Que la lumière renaît sur tes traces,
Que ton souffle reste mêlé au vent,
Que ta chaleur cherche le soleil,
Mais que ton chant n’est plus…
***
Le train de Thanatos
L’ai-je assez désiré,
Ce train ondoyant le long de la voie,
Me suis-je assez souvent vu
Le regardant approcher
Avec son rictus indifférent
Et les grimaces de son mufle de métal,
Imaginant la gigantesque gifle,
Les viscères déployées en lignes de force,
Les splashes de sang,
L’ai-je assez espérée
Cette débile offrande à Thanatos.
***
Muni de la torsion bouffonne
D’un impossible tire-bouchon,
Tirant selon l’axe imbécile
D’une translation préhensile,
Au nom d’une traction pulsionnelle
Et mi-folle,
J’ai arraché mon noir nombril
Et bu d’une angoisse goulue,
Je me suis avalé
En plongeant ma tête
Pensée ombilic,
Espace de muqueuses et de sang,
Tendu d’un désir qui ne m’appartient pas,
Ne revendiquant plus la parole,
Empli de vide,
Appuyé sur ce ventre de verre
Qui avortera d’un Temps
Qui n’a pas été, n’est pas et ne sera pas
Mien.
***
Tu es le vent qui tue et la nuit qui dévore
Et la montagne nue qui écrase le ciel
Tu es l’œil de la mer et l’insatiable aurore
Qui boit la bruine du soleil.
Tu es le gel du Temps et le roc de l’absence
Et l’herbe humiliée sous le pas des troupeaux,
Tu es le Temps muet qui transforme en silence
Le gémissement des tombeaux.
Tu es un cri nocturne à la cime des arbres,
L’écorce du sommeil froissée entre tes doigts,
Tu es le regard mort des Cupidons de marbre
Et les grincements de ta voix.
Tu es cette clameur qui déchire ton ventre
Et ce visage obscur penché sur le ruisseau,
Tu es la seule braise échappée de tes cendres
Et l’ombre parmi les roseaux.
***
Quand ton visage se sera mêlé
A la poussière et au vent,
Quand tu seras devenu
Une larme de sel sur la joue du désert,
Quand tes lambeaux de parole
Flotteront sur les lèvres de la nuit,
Quand le tambour de ta peau
Résonnera sous les doigts de la pluie,
Alors tu ne seras plus rien
Que le silence de l’ombre
Et l’aulne incliné
Le long d’un chemin.
***
P
A
R
D
O
N
PARDON ADIEU
D
I
E
U
***
Ton amour allait son chemin calme
Dans la solitude du vent,
La houle des herbes,
La multitude noire des pierres et des ombres.
Tu ne savais plus
En quel lieu de ton obscure demeure
S’était retiré l’enfant,
Tu ne l’entendais plus
Chanter, rire et chuchoter.
Sous tes yeux, inlassablement,
Le temps déroulait la mer,
Les fleuves constellés,
Emplis de ta douleur essaimée
Et battus par les pluies rousses de l’automne.
Un soir,
Dans l’abandon du crépuscule,
Ta vie s’ouvrit, fleur étonnée,
S’habilla un instant des feux de l’horizon,
Palpita comme une aile blanche,
Eclata
Comme une bulle à la surface d’un étang,
Et la terre referma sur ton corps
Sa main nocturne.
***
Leve toi et marche





