Le temps, l’espace, les hommes
Là où cherche le vent
L’espace se dérobe
Frileux poudroiement de corbeaux.
Regarde
Ecoute,
Le Néant enfante les Mondes,
Clameur de lumière
Blanche blessure de l’origine.
Dans les flancs profonds du vide noir
Le long des errances fertiles
Les douleurs anciennes s’égrènent
Les galaxies
Se dénouent en écheveaux,
Energie patiente jetée
Dans la distance sans mémoire,
Incontinence du Temps
Versé dans l’eau des miroirs,
Regards flous des étoiles,
Neige giflant de silence
La face de l’éternité.
***
Lui…
Il se regarde
Par tous les yeux,
Il s’écoute
Par toutes les oreilles,
Il se fuit par toutes les fuites,
Il s’assouvit par toutes les faims,
Du vide il a le corps,
Du vent il a la voix,
Il n’a pas d’origine
Et n’aura pas de fin,
Lui
Qui jamais au monde ne vint,
Auquel le Monde retournera…
***
Tu sais comment briser
Un secret qui s’ignore,
Couver des braises
Dans un nid de silence,
Semer des graines
Dans le dédale du labyrinthe,
Accrocher ta voix
Aux ailes de la nuit,
Retirer ton souffle
Des ornières du vent,
Ô toi oiseau d’obsidienne et de soufre
Dont le chant
Effraye les blés.
***
L’espace déborde
De vent
De songes
De lumière
De silence
D’ombre
De venin
***
En ce premier matin du Temps,
Le poème fut jardin,
Eaux vives, sèves,
Et vent.
En ce premier matin du Temps,
Le poème fut chemin,
Fleurs, pierres,
Et sang.
En ce premier matin du Temps.
***
Le vent premier a donné le souffle,
L’océan a formé la vie,
Le silence le sait,
Le fleuve se souvient,
La pierre garde la mémoire.
***
Il va comme un cheval aveugle
Vêtu de vent,
L’espace enchaîné à son regard.
Il fracasse le socle des cités,
Descelle les parvis de la Terre,
Et crève les horizons gelés.
La sueur du désert
Ecaillée sur sa face,
Le cuir grêlé d’ouragans,
Il va
Enveloppé de Temps.
***
Nous étions
Une seule chair,
Une seule parole,
Quand nous fûmes séparés au commencement du monde,
Nous serons Un
En son achévement.
***
Pierre par pierre,
Tirée vers le bas,
La montagne redevient colline
Avant de disparaître sous la mer.
Seul le vent se souvient
Q’un jour la mer rompit ses amarres
Pour effacer la terre
Et préparer la montagne.
***
Droit de vivre
Devoir mourir,
Eclair d’existence
Dans la nuit.
***
Au sein d’un troupeau de stridences
Ta voix chemine,
Sous des lumières végétales
Parmi un peuple d’apparences
Tes doigts s’effeuillent,
Berger de la joie,
Dans les prairies du Temps
Tu conduis la parole.
***
Ce caillou ramassé en chemin,
Cette pierre au creux de ta main,
C’est toute la mémoire du monde,
Ce qui restera
Quand tous les soleils
Auront disparu.
***
La ville assiégée
Comme le renard offert au piège
Et le cou promis à la corde,
Comme l’oiseau palpitant sous la griffe
Et l’épi saisi par la faucille,
La ville attend le viol,
Vêtue de marbre et parée d’or,
Avec au front de ses palais
Un diadème de corbeaux
Dans l’écœurante aurore.
L’envol vert de gris des cloches
Bat le tocsin de la mort,
Tandis qu’aux portes gémissantes
Cogne le bronze des béliers.
Autour des trois enceintes antiques
Tourne un essaim de cavaliers
Chamarrés de pourpre et d’acier.
Un étranger gravissant la colline
Ecoute en pleurant la prière
De la ville agenouillée.
***
La première parole
Quand fut nommée la vague étirée sur la mer,
La nuit sage et secrète épousant la montagne,
La lune,
Palpitant sur les eaux circulaires,
Quand fut nommé le feu captif au creux du ciel,
La pluie froide et féconde apaisant la forêt,
Le fleuve,
Serpentant, serein, vers son exil,
Quand fut nommé l’éclair déchirant les nuées,
L’étoile silencieuse éclose à l’orient,
Le vent,
Poussant au loin sa plainte vagabonde,
Quand fut nommée l’aurore embrasant la rivière,
La lumière tintant sur le cuivre des blés,
La neige,
Miroitant au visage de l’ombre,
Quand fut nommé le bois qui croît chaque matin,
Le joyau scintillant dans son gîte de pierre,
Le sel,
Abandonné au baiser de l’écume,
Quand fut nommé l’oiseau enivré par son chant,
La fleur émerveillée rêvant sur la prairie,
Le chêne,
Frissonnant sous les doigts de l’automne,
Quand fut nommé le sang et la sève tranquille,
La semence cachée où sommeille l’épi,
Le souffle du désir qui appelle l’enfant,
La conscience reçut sa première parole…
***
Enfant, écoute moi,
Rien ne demeure sous le ciel,
Ni la pierre,
Ni l’oiseau,
Ni tes yeux si clairs.
Brûlante
Fut la plaie du jour
Au temps de la moisson,
Lorsque les blés dociles se couchent sur la terre,
Et que l’été s’appesantit
Epais
Comme une tempête immobile.
Déjà se mêlent et s’enchevêtrent
Les plaintes des grillons,
Tandis que les ombres
Elargissent l’aire abandonnée,
Que la lueur des cuivres
Et les flammes dansantes
Se reflètent dans ton regard.
Enfant, écoute moi,
La nuit renaît,
Caressant ton corps avec ses mains d’étoiles,
Bientôt le rêve va t’envelopper
Dans ses eaux noires
Et t’entraîner
Vers le début du néant.
***
***
Œil calciné
Œil écarquillé face au ciel
Que blessa
La brûlure de l’explosion,
Clignement sec, œillade
Brève,
Globe aigu
De gaz brisants.
Sur les lèvres du cratère
Des hommes désarticulés,
Jouets de guerre,
Rompus, éclaboussements
De chair,
Etoile de sang,
D’acier
Et de toile verte.
***
Viennent les cavaliers,
Sabots ailés de vent,
Orages déchaînés,
Ouragan de poussière,
Pelisses de fourrure,
Viennent les cavaliers,
Regards fendus sur l’océan des herbes,
Cordes tendues des arcs,
Tempête de clameurs,
Visages aplanis comme la steppe,
Viennent les cavaliers,
Oiseaux de proie,
Eclairs blafards,
Flèches pourpres,
Viennent les cavaliers,
Chant du chaman,
Ecorces de bouleau,
Tambour de peau de renne,
Viennent les cavaliers,
Onde mouvante du sable,
Depuis les confins de la plaine…
***
Nids de silence et de lumière,
Tête trouée de vent,
Ventre en gésine
De chants,
Voix refusée
Par les échos du désert,
Espace
Froissé sur ta face
Par la grimace
Du Temps…
***
Le feu naissait entre les branches,
Jaune effeuillant le jaune,
Vieil or sur le visage de l’ombre,
Voix plus limpide que le quartz,
Plus affûtée que le silex.
Une femme disait
La venue tiède de l’enfant,
La fuite courbe des saisons,
La migration lente de l’eau,
Quand le Peuple allait son errance
Sur l’abondance de la Terre…
***
Les crocs de la montagne déchirent l’espace
Les griffes du glacier le labourent,
Les cascades dénouent leurs cheveux.
Ta peine s’est dissipée au sommet
Quand tu as vu là-bas dans les replis de la plaine
Le vieux fleuve lové.
Ton souffle a mesuré le Temps,
Ton visage s’est incendié d’une lumière ancienne,
Ton regard a glissé sur la Terre enveloppée de vent.
Ton rêve a suivi la trace
D’un vol d’oies que chasse
La chevauchée nomade des nuages.
***
Laineuses comme le vent
Dorées
Comme la chair d’un mythe,
Entre le désir et l’absence
Entre la voix et le silence
Des paroles transhument,
Magma de rêve
Qui calcine tes lèvres
Et descelle le Temps…
***
Sous le mauvais sourire jaune du soleil,
Dans les plis brumeux du sari lunaire,
Tourbillonne l’impure et injuste Terre,
Si mal logée
Entre deux cieux…
***
Nul ne savait plus le chemin
Perdu dans les blés,
Serpentant parmi les étoiles,
Nul ne se rappelait la route,
Sauf l’oiseau, le ciel et le berger.
***
Tissu d’errance,
Terre d’exil
Là où les routes
Se rassemblent…
Faisceau d’absence,
Toile de fuite
Terre que le Temps
Désassemble…
***
Aire du vent,
Erre du Temps,
Chant premier,
Retour,
Fuite,
Robe claire de la spirale,
Rêve de verticalité…
***
Eau première,
Apre commencement,
Premier souffle,
Solitude du ciel
Au-dessus de la pierre, du sel et du vent.
***
Espace ouvert et clos,
Boite obscure et glacée,
Avec
L’infini pour paroi,
Percé d’autant d’étoiles d’où suinte le Temps
Et la Lumière…
Espace,
Ecrin de jais pour gemmes répandus,
Vase pulvérisé,
Cercueil de planètes,
Sans couvercle et sans fond,
Espace…
***
Tête noyée de nuit
Corps chaviré d’angoisses
Dans les plis profonds du sommeil
Jetant l’espace
Par poignées
Il s’est vu avancer
Dans la chair du soleil.
Lorsqu’il s’en retourna
Sa bouche était emplie de braises
Son regard de cendres
Et sa main brune étreignait
Un caillot de lumière.
***
La poudre, la balle, le fusil, l’épaule, l’œil, le doigt, la détente… le coeur
Charbon, salpêtre et soufre,
Poudre.
Hors d’un œil circulaire,
Mort rectiligne et rayée,
Noire et cinétique,
Miaulement,
Balle galbée et pulpe de plomb,
A travers une peau,
Vers un enchevêtrement de viscères,
Brûlure,
Morsure vampirique,
Canine de métal,
Mort…
***
Regard désensablé que la nuit n’atteint pas,
Parole sans écorce roulant sur le rivage,
Paumes au vent ouvertes,
Etes-vous
La promesse oubliée
D’un Dieu encore à naître ?
***
L’enfant parlait
D’un amour plus jeune, d’un chant plus ancien,
Et d’un enfant secret
Qui taisait son nom…
***
Quelle parole pourra passer
Sur le crible du silence ?
***
Ne représentant rien,
Représenté par rien,
Libre de toute limite,
Hors de toute durée,
Exempt de toute forme,
Matrice du néant,
Berceau béant de Dieu,
Tombeau vide de l’Etre,
Et rien de tout cela…
***
Le jour bleu s’achève,
La lune se lève,
La nuit descend,
La neige
Rougeoie à l’occident,
Tous les ruisseaux murmurent,
Le Berger mène en pâture
Les astres harcelés par les hordes du Temps.
***
Le mouvement est illusion,
L’immobilité est mensonge,
Alors ?
***
Je suis descendu
Au cœur désolé de la nuit,
Au centre meurtri de la pierre,
Scellée, secrète,
En sa dense opacité,
Refermée sur son noir silence,
Là,
En cette minérale absence,
A jamais figée,
Trace fossile et froide,
De l’origine,
De la blessure,
Promesse d’un monde encore à naître…
***
Ce fut Herculanum,
Cendres rousses,
Feu violet des valérianes,
Rêve de la ville morte,
Or étincelant des genêts
Sur la robe d’un volcan.
***
L’oiseau des origines
En ce matin d’innocence,
Dans la Terre entr’ouverte
Un oiseau de silence a semé
Un épi de parole
Un fétu de regard
Une graine de conscience.
Dans la spirale de l’ombre,
Sur ce chemin de stridence,
Jouet des forces errantes,
Un oiseau aux ailes tendues
A passé.
***
L’alouette chantait
Si près du Soleil
Que ses ailes sont tombées
En cendres.
***
Il dit qu’en l’aube de Terre,
Tous deux étaient déjà là
Ensemble,
Homme et Femme,
Moitiés d’un Monde séparé,
Dans la blessure noire de l’exil,
Dans l’attente
De l’Enfant,
De cette étrange altérité.
***
Plus haut que la montagne,
Plus loin que le vent,
Est un Pays sans peuple,
Plein d’oiseaux,
Où pleurent les rivières,
Où saigne la lumière…
***
Le feu coule des sources du ciel,
Le temps s’enfonce dans les abîmes,
La nuit dépose son pollen d’étoiles filantes
Sur la mer,
Les comètes se brisent contre des récifs
De nuages,
La lune s’enlise
Dans les sables de l’immensité.
***
Distance extrême de Dieu,
Extrême amour de sa présence
***
Œil mi-clos de la Terre,
Clignant entre lumière et nuit,
Tourbillon des vaines apparences,
Prunelle de granit,
Rétine de flamboiements,
Dans la cécité de l’espace,
Œil aveugle de Dieu que le soleil a brûlé
Et sur lequel s’est lentement étendu
Le voile de son Eternité.
***
Il guette la parole
A l’orée de sa bouche,
Elle le happe tout entier.
Une larme coule
En amont de son regard,
Sur l’aridité du visage.
Sur les brisants d’une grimace,
Dans son sourire fracassé,
Ses dents déchiquettent le chant.
L’empreinte de son cri
S’est figée dans la glace,
Le Temps le tient pour mille ans.
Il guette sa voix
A l’orée de sa bouche,
Elle l’avalera tout entier…
***
Le vent retient son souffle,
La pierre se fait plus lourde.
Effacé dans la neige,
Le vieux loup a deviné sa proie…
***
L’espace égaré dans son immensité
Etreint la Terre
De ses racines reptiliennes.
Tordant ses mains frissonnantes
La forêt sans mémoire
S’enlise dans le crépuscule.
***
Lorsque la nuit semeuse d’étincelles
A cessé d’éparpiller les étoiles,
Lorsque la houle des forêts d’automne
N’est plus qu’un grand frémissement fauve,
C’est un même Soleil
Qui vient sceller la boucle des saisons,
Multitude et transhumance,
Masques toujours changés,
Regards sans fin recommencés.
***
Leve toi et marche





